Udata

jeudi 1 octobre 2026 · Paris

Rechercher

Actualités 5 min de lecture Par

L'Algérie, principal pays de départ des migrants vers l'Espagne

La route migratoire de la Méditerranée occidentale a enregistré une hausse de 34 % sur un an, portée par les départs d'Algérie. Les chercheurs évoquent une crise systémique et un déficit de perspectives pour la jeunesse.

L'Algérie, principal pays de départ des migrants vers l'Espagne
« Un pays qui ne leur propose pas d’avenir »… Pourquoi les Algériens sont-ils parmi les plus nombreux à émigrer ?

La route migratoire dite « de la Méditerranée occidentale », qui relie le littoral du Maghreb à l'Espagne, a enregistré une hausse de fréquentation de 34 % sur un an, selon les données de Frontex, l'agence européenne des frontières. Cette progression intervient alors que le nombre total de passages irréguliers vers l'Europe est en baisse sur les premiers mois de l'année. Et le principal pays de départ vers la péninsule Ibérique est l'Algérie.

De janvier à avril 2026, les Algériens entrés clandestinement en Espagne représentaient 42 % des 5 647 arrivées enregistrées, suivis par les Marocains (22 %). En 2025 déjà, la plupart des migrants empruntant cette route venaient d'Algérie. Ces chiffres, repérés par Le Monde, dessinent une tendance de fond que les chercheurs tentent de décrypter.

Pour le sociologue Saïd Belguidoum, maître de conférences émérite à l'université Aix-Marseille et chercheur à l'Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman (Iremam), ce phénomène renvoie à « l'énigme du harraga », cette expression algérienne qui désigne les migrants clandestins quittant le pays pour l'Europe. « Ce n'est ni un exilé politique en tant que tel, ni un exilé culturel, ce n'est pas non plus un exilé économique comme les générations précédentes, énumère-t-il. Ce sont des exilés d'un pays qui ne leur propose pas d'avenir. »

En Algérie, la croissance économique est estimée à 3,8 % selon le FMI, mais le taux de chômage des jeunes s'élevait à 29,4 % en 2025. L'économie informelle y reste très importante. « Le levier économique existe, mais ce n'est plus le seul motif du départ, précise le sociologue. C'est une crise systémique, sociétale, liée au mal-être d'une nouvelle génération qui ne trouve pas sa place dans une société en pleine évolution. »

Faute de perspectives, cette jeunesse urbanisée, qui a souvent étudié jusqu'au baccalauréat voire plus, opte pour « la recherche d'un ailleurs ». « La jeunesse maghrébine d'aujourd'hui n'est plus la jeunesse des années 2000, estime Kamel Chachoua, chargé de recherches au CNRS et à l'Iremam. Les jeunes sont exigeants, parfois soutenus financièrement par les parents dans ce projet, ils ont développé une certaine rationalité. » Il pointe notamment le recul de l'âge du mariage dans les sociétés. « Ils ne s'engagent pas pour une vie dans ces pays », poursuit-il.

Ces chiffres des traversées clandestines invisibilisent aussi la migration légale, grâce à des visas, qui concerne une population de diplômés notamment en médecine, en informatique ou en ingénierie. « Ce sont des jeunes qui aiment la vie, qui ne sont pas là pour travailler à n'importe quel prix et qui trouvent, à travers les réseaux sociaux, le bouche à oreille, les médias, que la vie en Europe est sans doute meilleure », évoque le chercheur.

Parmi les motifs de départ, Kamel Chachoua pointe également l'impopularité des régimes au pouvoir au Maghreb. « Il y a une double situation autoritaire : un autoritarisme politique qui s'est radicalisé avec le climat mondial et la misère économique qui a radicalisé les populations », indique-t-il. Lors des dernières élections législatives en Algérie, le taux de participation s'élevait à moins de 22 %. « Le pouvoir politique est en panne, il n'a pas de projet de société, abonde Saïd Belguidoum. Il a ses slogans nationalistes, mais c'est un pouvoir qui n'a pas de base sociale. »

Cet exil, entrepris parfois au péril de leur vie, a par ailleurs un coût important. Un passage vers l'Espagne par la Méditerranée coûte entre 2 000 et 5 000 euros, soit entre 300 000 et 755 000 dinars algériens, rapporte Saïd Belguidoum. Selon les chiffres de l'Organisation internationale pour les migrations, au moins 2 292 personnes sont mortes ou portées disparues sur les routes maritimes menant en Europe depuis le début de l'année 2026.

« Ils savent que ça va être difficile, qu'ils vont vivre sans-papiers, sans être déclarés, dans un climat de montée du racisme, avance le sociologue. Mais ils vont se construire dans un ailleurs, libérés du joug de la société à laquelle ils appartiennent et avec laquelle, paradoxalement, ils restent en contact. »

4Vues

Noémie Weber

Auteur

Journaliste société

Noémie Weber couvre pour Udata l’actualité, la politique, l’économie, la société et la culture. Son travail met l’accent sur la vérification, le contexte et la clarté pour les lecteurs.