Actualités 4 min de lecture Par Rémi Lefèvre
Le « protest paradigm », ce biais médiatique qui éclipse les manifestations pacifiques
La couverture de la mobilisation du 17 octobre relance le débat sur le « protest paradigm », un biais journalistique qui privilégie les violences au détriment du message des manifestants. Des étudiants en journalisme et plusieurs éditorialistes dénoncent une distorsion de la réalité.
Les images de violences urbaines ont-elles volé la vedette aux centaines de milliers de manifestants pacifiques du 17 octobre ? C’est la question que posent plusieurs journalistes et étudiants en journalisme, qui dénoncent un biais de couverture médiatique connu sous le nom de « protest paradigm ». Ce phénomène, documenté depuis des années par la recherche, consiste à mettre l’accent sur les méthodes des manifestants plutôt que sur leur message, au point de délégitimer des mobilisations pourtant légitimes.
Dans une tribune publiée le 16 octobre par L’Humanité, 780 étudiants d’écoles de journalisme ont exprimé leur refus de ce type de traitement. « Nous observons une dissonance entre ce que nous voyons nous-même sur le terrain […] et ce que relaie la majorité des médias. Une telle couverture médiatique ne masque-t-elle pas les enjeux de la mobilisation ? », écrivent-ils. Leur prise de position intervient à la veille d’une mobilisation nationale, alors que les rédactions préparaient déjà leur dispositif.
Le terme « protest paradigm » a été employé par The Guardian pour décrire cette pratique : « mettre l’accent sur les méthodes utilisées par les manifestants plutôt que sur leur message ; ce qui fait que même des manifestations légitimes font alors l’objet d’une couverture médiatique qui les délégitime. » Une définition qui rejoint celle d’une étude de l’université chinoise de Hong Kong, qui dès 2014 décrivait « un modèle de couverture médiatique mettant l’accent sur les aspects violents et perturbateurs des actions de protestation […] tout en négligeant les enjeux de fond ».
À Paris, la manifestation autorisée n’avait pas encore commencé que les images de violences urbaines circulaient déjà sur les réseaux sociaux et dans les médias traditionnels. Jonathan Bouchet-Petersen, éditorialiste politique à Libération, a consacré un billet à ce déséquilibre. « Il est, bien sûr, légitime pour les chaînes d’info en continu et les médias en général de montrer les scènes de chaos parfois ahurissantes qui ont lieu samedi », concède-t-il. « Mais quand on a passé […] plusieurs heures dans le cortège parisien, il est assez rageant […] de constater à quel point une réalité, anxiogène, efface l’autre, enthousiasmante. » Le journaliste qualifie de « faute » et d’« injustice » ce traitement d’un après-midi « théâtre du pire comme du meilleur ».
Ce biais n’est pas propre à la France. La Columbia Journalism Review a analysé la couverture de l’affaire Stephon Clark, tué par la police en 2018. « Les articles présentaient généralement Clark comme la victime d’une fusillade policière, mais mettaient également l’accent sur son casier judiciaire, ce qui a contribué à minimiser son statut de victime », peut-on lire. Le « protest paradigm » ne se contente donc pas de déséquilibrer l’information : il altère la perception du public. « Discuter avec quelqu’un qui n’était pas présent dans les manifestations et qui les a suivies en se contentant de regarder la télévision, c’est constater à quel point sa seule perception du réel est celle des casseurs et des pilleurs », ajoute Jonathan Bouchet-Petersen.
Les conséquences dépassent la seule journée du 17 octobre. Selon The Guardian, n’offrir qu’un aspect de la réalité peut influencer la participation aux futures manifestations. « Les médias ont un rôle majeur à jouer pour créer et maintenir ce climat propice à une manifestation légitime », conclut le quotidien britannique. Pour les étudiants en journalisme, cette distorsion est « contraire à la déontologie journalistique ». Le débat sur la manière de couvrir les mouvements sociaux, lui, ne date pas d’hier, mais il prend une acuité particulière à l’heure où les images circulent plus vite que les analyses.
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