Actualités 5 min de lecture Par Rémi Lefèvre
Un juge français de la CPI sanctionné par Washington décrit un quotidien bouleversé
Nicolas Guillou, juge français à la Cour pénale internationale, est visé depuis août 2025 par des sanctions américaines qui l'empêchent d'accéder aux services de nombreuses entreprises basées aux États-Unis. Il raconte comment ces mesures transforment sa vie quotidienne et révèlent la dépendance européenne.
Nicolas Guillou, juge français à la Cour pénale internationale (CPI), fait partie depuis août 2025 des magistrats et procureurs de la juridiction visés par des sanctions américaines. Ces mesures ont été décidées après l'approbation de mandats d'arrêt internationaux contre le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et son ministre de la Défense de l'époque, Yoav Gallant. Interdiction de territoire pour lui et sa famille, gel des avoirs aux États-Unis et interdiction pour toute personne ou entreprise américaine de lui fournir des services : ces sanctions inédites bouleversent son quotidien, au point qu'il décrit vivre dans « une machine à remonter le temps ».
Le magistrat, qui a prêté serment en mars 2024 et dont le mandat court théoriquement jusqu'en 2033, a raconté à l'occasion de sa venue à Toulouse comment il a appris la nouvelle. Contrairement à une procédure judiciaire classique, aucune notification ni débat contradictoire n'a eu lieu. C'est le ministère français des Affaires étrangères qui l'a informé par téléphone, alors qu'il faisait du vélo en Bretagne, avant qu'un message du secrétaire d'État américain ne confirme la décision. Les sanctions s'appliquent aux personnes physiques comme aux entreprises américaines et à leurs filiales en Europe, avec des conséquences très concrètes.
Dans le domaine numérique, la quasi-totalité des plateformes utilisées au quotidien étant américaines, ses comptes ont été fermés ou ne permettent plus de transactions. Sur le plan bancaire, il ne peut plus utiliser son compte en dehors de la zone euro. Il dit avoir découvert que sa banque française n'avait aucune alternative, les établissements français ayant accordé des monopoles à Visa et MasterCard. Troisième surprise : il a perdu son assurance santé, l'assureur français AXA, qui couvre la CPI, ayant décidé de ne plus rembourser les personnes sanctionnées. Il est resté sans couverture santé pendant plus d'un an.
Pour contourner ces blocages, Nicolas Guillou cherche des solutions européennes. Il utilise la solution de paiement Wero pour les transactions en ligne et a dû vérifier que les plateformes de réservation n'étaient pas américaines, finissant par trouver l'espagnol E-Dreams. Cette expérience l'amène à un constat : « on se rend compte qu'il y a très peu de choses » qui ne soient pas américaines. Il qualifie sa vie quotidienne de « laboratoire de la perte de souveraineté européenne », soulignant que les domaines où il ne trouve pas d'alternative sont précisément ceux où l'Europe dépend totalement des États-Unis.
Le parcours de Nicolas Guillou est celui d'un magistrat français rompu aux questions internationales. Il a commencé comme juge d'instruction en région parisienne avant d'occuper différents postes au ministère de la Justice, notamment dans les négociations en droit européen et international. Il a également été magistrat de liaison aux États-Unis pour gérer la coopération judiciaire bilatérale. Depuis plus de dix ans, il travaille à La Haye dans la justice pénale internationale, ayant exercé au Tribunal spécial pour le Liban et aux Chambres spécialisées pour le Kosovo, avant d'être élu juge à la CPI fin 2023.
Interrogé sur la spécificité de la CPI, il explique qu'il s'agit d'une juridiction où l'on travaille « à la fois dans un système et sur le système », car elle est nouvelle et permanente. Il souligne que les crises contemporaines arrivent souvent devant les juridictions internationales faute de solution politique, notamment lorsque le Conseil de sécurité ou d'autres organisations ne parviennent pas à agir. Cette situation place la CPI au cœur des tensions mondiales.
La European School of Law de l'université Toulouse Capitole a choisi de nommer Nicolas Guillou parrain de sa nouvelle promotion, un choix qualifié de hautement symbolique. Pour Zoé Jacquemin, directrice de l'ESL, ce choix est « parfait pour promouvoir et incarner des valeurs qui sont menacées ». L'école s'apprête à accueillir un centre d'excellence Jean-Monnet consacré à l'Union européenne et à l'état de droit. La venue du juge à Toulouse a été l'occasion d'aborder ces questions de souveraineté et de coopération judiciaire internationale.
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