Culture 5 min de lecture Par Mathieu Blanchard
« Notre salut » : les anachronismes, moteur du succès d'un film sur Vichy
Le film d'Emmanuel Marre, récompensé à Cannes, dépasse les 400 000 spectateurs grâce à un bouche-à-oreille favorable. Ses anachronismes musicaux et vestimentaires, assumés par le réalisateur, suscitent le débat chez les historiens.
Le film « Notre salut » d'Emmanuel Marre s'impose comme l'un des succès surprises de cet automne. En salle depuis deux semaines, il a déjà conquis plus de 400 000 spectateurs, selon le distributeur Condor Distribution. Un résultat remarquable pour une œuvre de deux heures trente-neuf minutes consacrée à un collaborateur dans la France de Vichy, un sujet a priori peu propice à attirer les foules.
Récompensé par le prix du scénario au dernier Festival de Cannes et salué par une critique majoritairement dithyrambique, le long-métrage doit aussi beaucoup à un excellent bouche-à-oreille. Il a enregistré davantage d'entrées lors de son premier week-end d'exploitation que « Les Rayons et les Ombres » de Xavier Giannoli, autre film sur la collaboration sorti en février avec Jean Dujardin en tête d'affiche.
Porté par Swann Arlaud dans le rôle principal, « Notre salut » raconte l'histoire d'Henri Marre, arrière-grand-père du réalisateur. Emmanuel Marre s'est inspiré de la correspondance entre cet aïeul et son arrière-grand-mère pour écrire son scénario. Un choix intime qui s'accompagne d'une audace formelle généralement applaudie, mais qui fait grincer des dents certains historiens et cinéphiles.
Le principal point de crispation réside dans les anachronismes, notamment musicaux. Dès les premières minutes, le tube « Sounds Like a Melody » d'Alphaville se fait entendre alors que l'action est censée se dérouler en 1940, soit quarante-quatre ans avant la sortie de la chanson. Plus tard, « Live is Life » d'Opus, autre succès de 1984, accompagne les images d'une foule accueillant Pétain avec frénésie. Lors d'une soirée chez le préfet, les convives dansent sur « Pop Corn » de Hot Butter, morceau pionnier de l'électro.
Emmanuel Marre assume ces choix. « Je tenais à ce que la mise en scène déréalise l'image dès le début. Ainsi, Notre salut ne se présente pas comme une reconstitution sûre de son fait, mais il introduit sa propre fragilité au cœur même de l'image », explique-t-il à la revue Le Rayon vert. Il ajoute : « Ce n'était pas une coquetterie pour faire cool. Si on veut ressentir l'envie de danser et qu'on met du Trenet, il y a une date de péremption dans la musique. C'est trop vieillot. On est parfois obligé de passer par des anachronismes pour rendre vivant le présent de l'histoire. »
Le cinéaste voit même un parallèle amusant : « la musique des années 1970-1980 se voulait très moderne mais était déjà dépassée. Et les gens de Vichy, c'était la même chose. » Dans une brochure éditée par l'Association française des cinémas d'art et d'essai, il dit avoir voulu « donner une sensation de présent ».
Cette recherche du présent passe aussi par les dialogues. Pas question d'employer des marqueurs d'argot contemporain, mais surgissent régulièrement des termes qui sonnent particulièrement actuels : « chômage partiel », « courbes du chômage » ou encore « management ». « Le concept de management existe depuis les années 1920 aux États-Unis. En France, on parlait de sciences de gestion, personne ne comprend. En tirant un peu vers l'anachronisme, on retrouve une justesse et une vérité. Un vécu », justifie le réalisateur dans So Film.
Les costumes participent de la même démarche. Certaines tenues peuvent sembler avant-gardistes au regard de l'image que l'on se fait de la mode des années 1940. « En étudiant les photos d'archives, on avait parfois du mal à dire si on était en 1960 ou dans les années 1920 », avance Emmanuel Marre. Il cite une photo d'une femme portant un haut en résille rose sous un bustier, avec une chemise bleu turquoise. « On s'est donc permis parfois d'utiliser des costumes jusqu'aux années 1980. Parfois, l'anachronisme contrevient aux règles de l'exactitude : la sensation est beaucoup plus juste. »
Ce parti pris divise. Si le public semble au rendez-vous, certains historiens regrettent un manque de rigueur. Le débat illustre la tension entre reconstitution fidèle et création artistique, un équilibre que le cinéma explore régulièrement lorsqu'il s'empare de périodes sombres de l'histoire.
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