Société 4 min de lecture Par Pauline Delorme
À Turin, les lycéens s'inspirent de la mobilisation française
Des lycées de Turin sont occupés par des élèves qui revendiquent de meilleures conditions d'étude et prennent exemple sur les mobilisations lycéennes françaises, tout en refusant la violence.
Des lycées de Turin sont occupés depuis plusieurs jours par des élèves qui réclament des bâtiments décents, des professeurs présents et des manuels gratuits. Leur mot d'ordre, « Facciamo come in Francia », dit assez l'influence qu'exerce sur eux la mobilisation lycéenne française. Dans cette ville du Piémont, les élèves n'empêchent pas les cours : ils investissent les établissements, y organisent conférences, ateliers et réunions, et votent régulièrement pour décider de la suite du mouvement. Un rassemblement d'ampleur est espéré le vendredi 16 octobre, soit un jour avant une échéance française, comme pour devancer le modèle.
Les revendications sont concrètes. Dans une salle de classe, trente-six cafards ont été recensés, et un professeur d'une matière importante a disparu sans remplaçant annoncé. Au lycée Albert Einstein, le toit du gymnase est fissuré et devient inutilisable dès qu'il pleut ; les radiateurs sont restés éteints tout un mois de février et certains volets ne s'ouvrent plus, obligeant à faire cours dans le noir. D'autres élèves dénoncent des emplois du temps à rallonge, des professeurs absents et des locaux insalubres. Une lycéenne résume le décalage entre les priorités du gouvernement et celles des établissements : alors que le débat public se concentre sur la burqa, jamais vue dans son lycée, elle préférerait des manuels scolaires gratuits pour tous.
Le regard tourné vers la France est explicite. Une professeure d'anglais, Barbara, constate que ses élèves parlent désormais souvent du « grand frère » français et estiment que les lycéens de l'Hexagone ont raison de se battre. Riccardo, élève en lycée technique, admire leur courage face à la police et à la répression, et voit dans leur exemple l'origine de quelques mobilisations italiennes, même s'il juge que son pays en est encore loin. Au lycée Boselli, où la protestation a éclaté après la première interpellation d'un élève, Tilio explique que des lycéens français sont régulièrement appelés pour comprendre leurs méthodes : « Ce sont nos modèles », dit-il. Une autre élève, Intissar, reconnaît que la mobilisation italienne est plus difficile, une partie des élèves profitant du mouvement pour dormir chez eux, tandis que les Français seraient plus consciencieux.
Mais cette inspiration a des limites. Tous les lycéens rencontrés se présentent comme pacifiques et refusent le moindre débordement. Intissar ne comprend pas qu'on puisse se plaindre du manque de moyens et détruire du matériel. Valeria, qui a encore deux ans de lycée, estime que la violence est contre-productive en Italie : si les étudiants commencent à casser, ils deviendront totalement inaudibles. Ce pacifisme va parfois jusqu'à la docilité : des élèves se rendent dans le bureau du proviseur pour demander poliment l'autorisation d'être photographiés par la presse. Un seul lycéen a été interpellé puis relâché deux heures plus tard, ce qui a indigné les deux camps : les protestataires dénoncent un début de répression, vidéos à l'appui, tandis que la direction remet en cause ces images et évoque des manipulations de groupes ultras.
Le mouvement turinois se heurte surtout à un obstacle plus profond que la répression : le manque d'espoir. Si les élèves sont convaincus de la justesse de leur combat, peu croient à une issue favorable. Barbara elle-même se montre défaitiste et juge le mouvement trop faible pour durer. La démographie pèse lourd : seulement 16,3 % des Italiens ont moins de 20 ans, contre 33,6 % de plus de 60 ans, et les statistiques se dégradent année après année. Dans une France en crise existentielle sur son rôle dans le monde, la capacité à exporter la contestation lycéenne reste, elle, bien vivante.
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