Société 5 min de lecture Par Pauline Delorme
Les lycéens chinois en cours jusqu'à 22 heures ? La réalité derrière les vidéos virales
Des vidéos virales prétendent que les lycéens chinois étudient jusqu'à 22 heures, week-ends inclus. Derrière cette comparaison, une réalité plus nuancée : horaires tardifs, pression scolaire extrême et enjeux de santé mentale.
Des vidéos devenues virales sur les réseaux sociaux affirment que les lycéens chinois quittent leur établissement à 22 heures, week-ends compris, alors que les lycéens français manifestent contre leurs propres emplois du temps. Cette comparaison, relayée par des internautes et des responsables politiques, mérite d'être examinée de près. Car derrière l'image d'une jeunesse chinoise surperformante se cache une réalité scolaire bien plus complexe, marquée par une pression considérable sur la santé mentale des élèves.
Les séquences diffusées ne montrent pas des lycéens mais des étudiants universitaires, à Hainan notamment. Dans cet établissement, chacun choisit ses cours et donc ses horaires, en fonction des crédits nécessaires à l'obtention du diplôme. Plusieurs étudiants ont d'ailleurs publié leurs emplois du temps pour démentir l'idée d'une journée continue de 8 heures à 22 heures : certains disposent de journées entières libres ou de pauses importantes. La confusion entre lycée et université fausse donc le débat dès le départ.
Au niveau du lycée, la scolarité dure trois ans, de 15 à 18 ans en principe, et n'est pas obligatoire. L'accès dépend d'un examen d'entrée qui détermine l'établissement que l'élève pourra intégrer, selon son classement. Une part importante des lycéens sont internes. L'organisation des cours varie selon les provinces, mais la journée commence généralement entre 7 heures et 8 heures et se termine en fin d'après-midi, entre 17 heures et 18 heures. S'ajoutent ensuite des cours du soir consacrés aux révisions, qui peuvent effectivement se prolonger jusqu'à 21h30, voire 22 heures. Ces horaires tardifs existent donc, mais ils ne correspondent pas à une journée de classe continue telle que les vidéos le suggèrent.
La véritable question porte sur le modèle lui-même. Les élèves chinois subissent une pression importante tout au long de leur scolarité, d'abord pour le « Zhongkao », l'examen d'entrée au lycée, puis pour le « Gaokao », l'examen d'entrée à l'université. De nombreux lycées sont d'ailleurs surnommés « usines à Gaokao ». Le People's Daily online, média du parti chinois, reconnaît que « les écoles et les parents associent de longues heures d'étude à la réussite ». Cette culture de l'effort intensif a des conséquences documentées sur la santé mentale des jeunes.
Plusieurs études ont mis en évidence le stress, l'anxiété et la dépression chez ces élèves. Une recherche publiée dans BMC Psychiatry en juin 2023 montrait « une forte proportion de nouveaux cas de dépression durant la période du Gaokao ». Elle soulignait le rôle des facteurs familiaux, la pression pouvant être exercée par les parents dans de très nombreux cas, et jugeait « crucial, en Chine, de mettre l'accent sur la prévention précoce et l'accès aux soins pour la dépression chez les adolescents et les jeunes adultes ».
Dans certains cas, cette pression conduit à des drames. En 2015, une école d'élite avait suscité une polémique internationale après l'installation de barreaux métalliques aux fenêtres, comme l'avait rapporté The Guardian. L'année précédente, un élève était décédé en octobre et un autre en mars après s'être jetés du haut des bâtiments de l'établissement. En 2025, le Centre de recherche et de prévention du suicide du Hong Kong Jockey Club, rattaché à l'Université de Hong Kong, avait estimé à 976 le nombre de cas de suicide chez les élèves de l'enseignement primaire et secondaire.
Face à ces constats, le ministère de l'Éducation chinois a formulé dès 2024 plusieurs recommandations pour limiter l'impact des études sur la santé mentale : interdiction des classements, limitation de l'heure de début de journée, temps de pauses. Le week-end de deux jours obligatoire a également été instauré. Des programmes ont été mis en place pour répondre aux problèmes de santé mentale des jeunes, comme l'AMHSP, élaboré en collaboration avec l'Unicef.
La comparaison entre lycéens français et chinois, souvent brandie sur les réseaux sociaux, omet donc l'essentiel. Derrière les horaires à rallonge se cache un système scolaire qui produit des résultats, mais aussi une pression psychologique lourde, reconnue par les autorités chinoises elles-mêmes. Le débat sur les rythmes scolaires ne peut faire l'économie de cette dimension sanitaire et sociale.
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