Technologie 5 min de lecture Par Rémi Lefèvre
Guerre en Ukraine : Kiev frappe les data centers de Yandex, nouvelle cible du conflit
L'Ukraine a incendié le data center de Yandex à Sassovo et frappé un site à Kaluga, faisant chuter l'action du géant russe de 4,5 %. Moscou avait déjà visé des infrastructures ukrainiennes en septembre. Les data centers deviennent une cible stratégique du conflit.
L'Ukraine a franchi une nouvelle étape dans sa guerre contre la Russie en ciblant directement les infrastructures numériques de son adversaire. Jeudi, un drone ukrainien a incendié le data center de Yandex situé à Sassovo, l'un des plus importants de cette entreprise surnommée le « Google russe ». Le site abritait deux des trois supercalculateurs dédiés au développement de l'intelligence artificielle du groupe. Il a cessé de fonctionner.
Le lendemain, une nouvelle attaque a frappé Kaluga, au sud-ouest de Moscou, où plusieurs modules ont été « complètement » mis hors service. En Bourse, l'action Yandex a reculé de 4,5 %. Après les entrepôts de commerce en ligne, les services numériques et leurs centres de données figurent désormais parmi les nouvelles cibles de ce conflit.
La réciproque est vraie. En septembre, la Russie avait attaqué des centres de données ukrainiens ainsi que le siège de l'opérateur Kyivstar, privant 100 000 foyers autour de la capitale ukrainienne de leur accès à Internet. Le ministère russe de la Défense avait qualifié cette stratégie de « digital detox » obligatoire. « Nous répondons toujours en miroir », a répliqué Volodymyr Zelensky.
« Ce sont probablement de nouvelles cibles dans le conflit », confirme Olivier Kempf, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique. Une première venant de l'Ukraine, même si la stratégie n'est pas totalement inédite : en mars, l'Iran avait visé des infrastructures d'Amazon dans le Golfe.
Pourquoi Yandex ? Parce qu'il s'agit du géant de la tech russe, un mélange entre Google, pour le navigateur et le moteur de recherche, et Amazon, pour les services de cloud, de commerce en ligne ou de streaming vidéo. Mais aussi parce que Moscou s'est piégée elle-même, selon Olivier Kempf. « Depuis une dizaine d'années, la Russie oblige à stocker les données nationales sur son sol. Ce qui était une décision de souveraineté devient une vulnérabilité. »
L'effet est visible rapidement. « On constate immédiatement une baisse de trafic en Russie », observe le chercheur, même si Yandex assure que ses services grand public principaux n'ont pas été touchés. Selon plusieurs observateurs, la destruction de centres de données russes a également paralysé des milliers de robots sur les réseaux sociaux, notamment sur X, des comptes automatisés suspectés de relayer des contenus d'extrême droite pro-Trump aux États-Unis ou pro-AFD en Allemagne.
« L'idée pour Kiev, c'est d'abord de gêner la société russe, de la même façon qu'ils ont frappé des raffineries, analyse Olivier Kempf. C'est un coup porté à leur économie. » Les conséquences militaires ou informationnelles de telles frappes « font sûrement plaisir aux Ukrainiens », mais « ce n'étaient pas l'objectif initial ».
Pour le chercheur, ces bombardements rappellent l'impact très concret de l'informatique dans les nouveaux conflits. « On a compris qu'il y avait une couche logicielle, informationnelle dans la cyberguerre, mais ce genre d'attaque rappelle aussi qu'il y a des conséquences bien physiques. »
Malgré l'importance de ces infrastructures, le droit peine à suivre. « Le droit de la guerre est principalement défini par la convention de Genève. Du fait de son âge, elle ne couvre pas le domaine des infrastructures numériques », explique Olivier Kempf. Il y voit l'effet de vingt ans d'affaiblissement du droit international, qui n'a pas permis de session dédiée à cette question. Des ONG plaident pour que ces sites soient protégés comme des biens civils, et le Comité international de la Croix-Rouge travaille à un « emblème numérique » pour donner une forme d'immunité à des sites ou des services sensibles. Pour l'instant, rien de contraignant.
Faut-il alors concevoir nos propres data centers pour résister à des attaques ? Pas d'urgence, répond le chercheur. « Aujourd'hui, nous ne sommes pas en guerre avec des missiles qui tombent. En France, on a plein de redondances, sur le territoire national, européen ou même américain. » Et si des missiles tombaient un jour, « ce serait peut-être d'abord sur des usines avant les data centers ».
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