Économie 5 min de lecture Par Mathieu Blanchard
Réfugiés ukrainiens: quand l'accueil devient aussi un apport économique
Les données de Pologne, de Tchéquie et d'Allemagne montrent un basculement progressif: après les dépenses d'urgence, l'emploi, les cotisations, la consommation et la productivité pèsent de plus en plus dans le bilan économique.
L'effet économique des réfugiés ukrainiens en Europe ne se résume plus aux dépenses d'accueil. En 2022, les gouvernements ont dû financer dans l'urgence l'hébergement, la santé, la scolarisation et les aides sociales. En 2026, plusieurs pays disposent désormais de suffisamment de recul pour mesurer l'autre face du phénomène: emploi, cotisations, impôts, consommation et contribution à la production.
Au 30 juin 2026, 4,41 millions de personnes ayant fui l'Ukraine bénéficiaient de la protection temporaire dans l'Union européenne. L'Allemagne en accueillait 1,286 million, la Pologne 961 170 et la Tchéquie 390 810. Les adultes ne constituent pas l'ensemble de cette population: 29,6% sont des mineurs, tandis que les femmes adultes représentent 43,4% du total.
La Pologne fournit l'estimation macroéconomique la plus spectaculaire. Une étude de Deloitte pour le HCR évalue à 2,7% du PIB polonais la valeur ajoutée générée par la présence des réfugiés ukrainiens en 2024. Le taux d'emploi des réfugiés en âge de travailler atteint 69%, contre 75% pour les citoyens polonais.
Ce chiffre de 2,7% ne correspond pas simplement au montant des impôts payés. Le modèle compare l'économie réelle à un scénario sans réfugiés et intègre leur travail, leur consommation, les cotisations sociales, la TVA et les accises, ainsi que l'activité supplémentaire des entreprises. Les auteurs n'observent ni hausse du chômage des Polonais ni baisse de leurs salaires réels attribuable à l'arrivée de cette main-d'œuvre. L'économie s'est adaptée par davantage d'emploi et de spécialisation.
La Tchéquie apporte une mesure budgétaire plus directe. Son ministère du Travail indique que le solde entre recettes et dépenses publiques liées aux réfugiés ukrainiens est devenu positif en 2024, avec un excédent de 9,7 milliards de couronnes. Après les trois premiers trimestres de 2025, cet excédent atteignait 11,7 milliards. Au troisième trimestre, les recettes modélisées s'élevaient à 8,2 milliards de couronnes pour 3,9 milliards de dépenses.
L'Allemagne suit une trajectoire plus lente mais clairement ascendante. En décembre 2025, 372 900 citoyens ukrainiens y avaient un emploi, dont 320 600 soumis aux cotisations sociales obligatoires. Depuis février 2022, le nombre d'Ukrainiens en emploi a augmenté de plus de 307 000. L'Agence fédérale pour l'emploi considère que les réfugiés contribuent à compenser la baisse du nombre de salariés allemands.
À l'échelle européenne, il faut distinguer l'effet ukrainien de celui de l'immigration dans son ensemble. Un document de travail du FMI estime que près des deux tiers des emplois créés dans l'UE entre 2019 et 2023 ont été occupés par des ressortissants de pays non membres, alors que le chômage des citoyens de l'UE restait historiquement faible. Le FMI souligne aussi que les réfugiés ukrainiens ont été absorbés plus rapidement que les vagues précédentes dans de nombreux pays.
La Banque centrale européenne apporte un autre élément. En 2026, elle estimait que les travailleurs étrangers avaient assuré plus de la moitié de la croissance de la population active de la zone euro au cours des quatre années précédentes, soit environ 4,2 millions de travailleurs supplémentaires. L'arrivée d'Ukrainiens en Allemagne a contribué à ce mouvement, aux côtés d'autres flux migratoires dans d'autres pays.
Le bilan n'est pourtant pas uniformément positif partout et à tout moment. Le FMI avait estimé les coûts budgétaires initiaux de l'accueil des Ukrainiens dans l'UE à 30–37 milliards d'euros la première année. L'OCDE a par ailleurs montré des écarts considérables de taux d'emploi entre pays. Le passage du coût à la contribution dépend donc de la vitesse d'intégration.
Le deuxième enjeu est désormais la qualité des emplois. En Pologne, seulement environ un tiers des réfugiés titulaires d'un diplôme universitaire occupent un poste qui exige réellement ce niveau de formation. La maîtrise de la langue augmente les revenus et facilite l'accès aux professions qualifiées. Cela signifie qu'une partie du potentiel économique demeure inutilisée.
Pour la France, les chiffres polonais ou tchèques ne peuvent pas être transposés tels quels. Ils indiquent néanmoins quelles variables comptent: droit au travail, reconnaissance des diplômes, apprentissage de la langue, garde d'enfants et demande de main-d'œuvre. La protection temporaire est prolongée jusqu'en mars 2027. La prochaine étape économique se jouera donc moins sur le nombre de personnes accueillies que sur la capacité des pays européens à utiliser pleinement leurs compétences.




