Politique 6 min de lecture Par Mathieu Blanchard
En un mois, Fedorov est passé de « reprendre l’initiative » au risque de perdre la guerre
L’ancien ministre ukrainien de la Défense estime que l’État ne fonctionne qu’à 5% de son potentiel et donne quelques mois à Kyiv pour changer de trajectoire. Sa nouvelle ligne tranche avec ses déclarations de juillet et rappelle un précédent politique, celui d’Oleksii Arestovych.
La trajectoire publique de Mykhailo Fedorov peut être résumée par deux dates. Le 23 juillet, l’ancien ministre ukrainien de la Défense disait que son équipe avait contribué à ce que l’Ukraine commence, pour la première fois depuis plusieurs années, à reprendre l’initiative. Le 25 août, Reuters a publié une interview dans laquelle il estime que le pays semble au contraire perdre progressivement la guerre.
Fedorov ne dit pas que la défaite est certaine. Il affirme même que l’Ukraine conserve toutes ses chances de gagner. Mais il fixe un délai court : quelques mois pour prendre des décisions capables de modifier la trajectoire. Son raisonnement repose moins sur une seule évolution du front que sur un diagnostic de l’État lui-même.
L’ancien ministre cite l’absence d’une vision globale de la victoire, la lenteur de l’innovation militaire, la corruption, les réseaux de patronage et la dépendance politique des institutions. Il résume cette critique par une estimation spectaculaire : l’État ukrainien fonctionnerait à seulement 5% de son efficacité potentielle. Ce chiffre n’est pas un indicateur statistique officiel, mais il donne la mesure de son jugement.
Fedorov propose en parallèle un modèle de guerre beaucoup plus technologique : drones autonomes, intercepteurs bon marché contre les attaques aériennes russes, programme balistique ukrainien et réseau de capteurs le long du front. Selon lui, les technologies existent déjà en partie, mais leur utilisation reste fragmentée faute de stratégie commune.
Ce qui rend l’interview politiquement sensible, c’est la comparaison avec son propre discours de juillet. Le 23 juillet, Fedorov parlait d’une « fenêtre d’opportunité » permettant de pousser la Russie vers la paix depuis une position de force. Un mois plus tard, la fenêtre existe toujours, mais elle désigne désormais le temps restant pour éviter une évolution défavorable.
Le bureau du président Volodymyr Zelensky a précisément insisté sur cette contradiction dans sa réponse à Reuters. Il a rappelé que Fedorov évaluait positivement la conduite de la guerre lorsqu’il dirigeait le ministère et a estimé que la principale chose ayant changé depuis était son statut personnel. Le débat porte donc autant sur les faits militaires que sur la position politique de celui qui les interprète.
Le précédent d’Oleksii Arestovych est éclairant sans être identique. Sa démission de son poste de conseiller non permanent du chef de l’administration présidentielle avait été acceptée le 17 janvier 2023. Quatre jours plus tard, il mettait publiquement en doute l’idée d’une victoire ukrainienne garantie et soulignait qu’il parlait désormais en personne non officielle. Le parallèle concerne le changement de registre après la sortie du pouvoir, pas une preuve de motivations communes.
Fedorov occupait cependant un niveau de responsabilité bien supérieur. Il a dirigé le ministère de la Défense pendant six mois et déclarait lui-même en juillet que trois fonctions déterminaient réellement le cours de la guerre : le président, le ministre de la Défense et le commandant en chef. Sa critique bénéficie donc d’une connaissance interne récente, mais elle l’expose aussi à l’examen de son propre bilan.
La réforme des centres territoriaux de recrutement en est un exemple. L’ombudswoman militaire Olha Reshetylova a déclaré après son départ que son bureau avait travaillé pendant des mois avec l’équipe du ministre et transmis des propositions, sans constater de changements efficaces au-delà des déclarations. Il serait toutefois abusif d’en conclure que cette réforme inachevée explique à elle seule son éviction.
Zelensky a présenté un contexte plus large : Fedorov et l’ancien commandant en chef Oleksandr Syrsky n’avaient pas réussi à travailler ensemble, tandis que les problèmes du front, des brigades et de la mobilisation restaient ouverts. Fedorov a ensuite déclaré que le conflit avec l’état-major lui avait été présenté comme la raison officielle, tout en soupçonnant une résistance de groupes touchés par ses réformes des achats militaires.
Il faut également corriger l’idée selon laquelle aucun responsable ukrainien de premier plan n’aurait évoqué une possible défaite depuis 2022. En avril 2024, Zelensky avait averti que l’Ukraine perdrait la guerre si le Congrès américain ne fournissait pas l’aide nécessaire. La différence est que le président liait alors le risque à un facteur extérieur, tandis que Fedorov met aujourd’hui au centre l’efficacité interne de l’État.
La prochaine étape se jouera moins dans la bataille des formules que dans les données concrètes des mois à venir : production et intégration des drones, mobilisation, approvisionnement, évolution du front et capacité des institutions à coordonner leurs décisions. C’est sur ces indicateurs que la rupture entre le discours de juillet et celui d’août pourra être réellement mesurée.




