Société 5 min de lecture Par Rémi Lefèvre
Adoption d’autres animaux par les singes : une pratique plus répandue que prévu
Une étude de primatologie recense 427 cas documentés d’interactions sociales entre des singes et d’autres espèces, allant du jeu aux soins, suggérant que l’adoption interspécifique est plus fréquente qu’on ne le pensait.
Longtemps reléguées au rang de simples anecdotes, les interactions sociales entre les primates et d’autres animaux sont en réalité beaucoup plus courantes qu’on ne l’imaginait. Une étude récente menée par un primatologue a recensé pas moins de 427 cas documentés, allant du jeu partagé au toilettage mutuel, en passant par des comportements de soins qui évoquent de véritables liens affectifs. Ces observations, publiées dans une revue spécialisée, bouleversent la vision traditionnelle des relations entre les singes et les autres espèces.
Selon les travaux de ce chercheur, les cas d’adoption interspécifique ne sont pas des exceptions isolées, mais plutôt un phénomène répandu dans le monde des primates. Les exemples rapportés incluent des singes qui s’occupent de petits d’autres espèces, les portent, les nourrissent ou les protègent, parfois pendant de longues périodes. Ces comportements ont été observés dans des contextes variés, que ce soit en milieu naturel ou en captivité, et concernent aussi bien des espèces de singes de l’Ancien Monde que du Nouveau Monde.
L’étude met en lumière la complexité des comportements sociaux des primates, qui ne se limitent pas à leur propre espèce. Les interactions décrites ne sont pas uniquement fonctionnelles, comme la recherche de nourriture ou la défense contre les prédateurs, mais semblent parfois motivées par un besoin de contact social ou de soin. Certains cas rapportés montrent des singes qui adoptent des animaux d’espèces très différentes, comme des chiots, des chatons, des oiseaux ou même des rongeurs, et qui leur prodiguent des soins comparables à ceux qu’ils donneraient à leurs propres petits.
Cette découverte a des implications importantes pour notre compréhension de l’évolution des comportements sociaux et de l’empathie chez les animaux. Elle suggère que la capacité à former des liens affectifs au-delà des frontières de l’espèce pourrait être plus répandue dans le règne animal qu’on ne le pensait. Les chercheurs espèrent que ces observations encourageront de nouvelles études sur les mécanismes sous-jacents à ces comportements, notamment le rôle de l’hormone ocytocine, souvent associée aux liens sociaux chez les mammifères.
Les cas recensés ne se limitent pas à des interactions brèves. Certains singes ont été observés s’occupant d’un animal d’une autre espèce pendant des semaines, voire des mois, avec une attention constante. Dans un cas documenté, une femelle macaque a pris soin d’un petit chien errant, le portant avec elle dans ses déplacements et le protégeant des autres membres du groupe. Dans un autre cas, un groupe de capucins a intégré un jeune coati, partageant avec lui la nourriture et le toilettage, un comportement qui a duré plusieurs saisons.
Les scientifiques s’interrogent sur les raisons de ces adoptions. Plusieurs hypothèses sont avancées, comme la perte de son propre petit, un instinct maternel débordant, ou encore la simple curiosité et la tolérance envers les autres espèces. Dans certains cas, l’adoption pourrait aussi résulter d’une forme de jeu social, où le singe traite l’autre animal comme un partenaire de jeu plutôt que comme une proie ou un rival. Cependant, la diversité des situations observées suggère qu’il n’existe pas une explication unique, mais plutôt un ensemble de facteurs qui varient selon les individus et les contextes.
Cette recherche s’inscrit dans un champ plus large d’études sur les relations interspécifiques, qui incluent également les interactions entre les grands singes et d’autres animaux, comme les chimpanzés qui chassent ou les gorilles qui tolèrent la présence d’autres espèces dans leur environnement. Les auteurs de l’étude espèrent que ces données contribueront à une meilleure compréhension des dynamiques sociales dans les écosystèmes, et peut-être à des stratégies de conservation plus efficaces, en tenant compte des interactions complexes entre les espèces.
En attendant, ces 427 cas offrent un aperçu fascinant de la vie sociale des primates, et rappellent que les frontières entre les espèces sont parfois plus poreuses qu’on ne le croit. Pour les primatologues, ces observations sont une invitation à reconsidérer la manière dont nous percevons l’intelligence animale et les émotions qui peuvent lier les êtres vivants, au-delà des barrières biologiques.




