Alors que la France connaît un début d'été catastrophique sur le front des incendies, avec près de 40.000 hectares déjà brûlés cette année, les spécialistes des forêts multiplient les appels à la patience face aux ravages des flammes dans les espaces boisés. Leur message est clair: laisser la nature se régénérer seule est souvent la meilleure solution, contrairement à l'idée de replanter massivement après chaque sinistre.

Cette position contraste avec la promesse d'Emmanuel Macron, qui avait annoncé en 2022, au lendemain des violents feux de forêts de l'été, vouloir planter « un milliard d'arbres » en dix ans. Quatre ans après cette annonce, les experts estiment qu'une telle opération relève davantage de la communication que d'une stratégie forestière réfléchie. « Il y a un vrai décalage entre le regard des forestiers et celui du grand public. Quand une forêt brûle, on a l'impression que tout le monde veut reconstruire vite. Comme on l'a fait avec Notre-Dame-de-Paris. Mais une forêt, ce n'est pas une maison ou un monument », rappelle Hervé Le Bouler, grand spécialiste des forêts.

Les écosystèmes forestiers disposent d'une capacité remarquable à se régénérer naturellement. Après le passage des flammes, il ne faut que quelques semaines aux fougères pour reverdir, tandis que les fourmis et insectes rampants reviennent tout aussi rapidement. Les arbres, eux, mettent plusieurs années à reprendre de la hauteur. « Les écosystèmes forestiers ont une vraie capacité à se régénérer naturellement. D'abord par les graines qui sont présentes dans les sols, mais aussi par les semences des arbres qui sont restés. Il ne faut surtout pas se précipiter », insiste Hervé Le Bouler.

L'Office national des forêts (ONF), qui gère les espaces publics boisés, partage cette analyse. « La nature a souvent sa propre capacité de résilience. Elle est souvent remarquable. Il ne faut pas précipiter les décisions. Bien souvent, la régénération naturelle suffit », explique l'établissement public. Les graines présentes dans le sol, transportées par le vent ou les animaux, ainsi que les rejets des souches d'arbres feuillus, permettent cette reconstruction progressive de l'écosystème forestier.

Le parc national des Calanques de Marseille, régulièrement touché par des incendies, doit constamment justifier la présence d'arbres calcinés auprès de visiteurs parfois gênés par ces troncs noircis. « Ces arbres peuvent être ressentis comme sales dans le paysage. Ce n'est certainement pas la vision des petits mammifères et oiseaux qui les utiliseront pour recoloniser la zone et transporter des graines qui contribueront au renouvellement de la forêt. Nettoyer, c'est entraver le processus naturel de régénération de la forêt », prévient le parc national. Seuls les arbres situés au bord des routes ou chemins sont enlevés, par souci de sécurité, le reste étant laissé tel quel.

Bruno Doucet, chargé de campagne de l'ONG Canopée, qui milite depuis 2018 pour une meilleure protection des forêts, appelle lui aussi à la patience. « La forêt peut repousser toute seule, même après un important incendie. Il n'y a pas besoin de l'aider. En quelques mois, certaines essences sont déjà revenues. En quelques années, elle repart », assure-t-il. L'ONG insiste sur la nécessité de laisser la nature agir seule plutôt que de se sentir obligé d'intervenir systématiquement.

Le risque des replantations massives est en effet multiple. « Le risque quand on replante, c'est d'artificialiser et d'avoir des plantations d'une seule essence comme le pin maritime. Ça pousse vite, et c'est facile à valoriser pour l'industrie du bois. Mais la monoculture est un véritable danger. On sait que pendant des années, ces jeunes arbres seront très sensibles au feu. Il faut des plantations mixtes et une vision sur le long terme », poursuit Bruno Doucet.

Une question se pose néanmoins: en laissant la nature se reconstruire seule, est-on certain qu'elle mise sur des essences adaptées au changement climatique? « À Fontainebleau, on sait que ce sont surtout des parcelles de pin qui ont brûlé. Si on ne fait rien, il y a de fortes chances pour que ce soit la même chose qui repousse. Et comme il pousse très vite, il va sans doute être encore plus dominant. Il y a une réflexion à avoir pour contrôler cette régénération. Faut-il intervenir pour aider la forêt face au réchauffement? Je n'ai pas la réponse. Je pense qu'il faut un mélange. Il faut tout réinventer mais en concertation », propose Hervé Le Bouler.

Le 7 juillet dernier, 55 députés de divers horizons politiques, d'Horizons à La France insoumise en passant par les Écologistes, ont déposé une proposition de loi visant à adapter les forêts françaises au changement climatique. Ce texte prévoit notamment l'interdiction du dessouchage et le recrutement de près de 1.300 personnes pour l'ONF, mais ne comprend pas de vaste programme de replantation. La nature, dans bien des cas, s'en chargera d'elle-même.