Politique 5 min de lecture Par Pauline Delorme
Zemmour affirme que la Chine et le Japon remplacent les immigrés par des robots, ce que démentent les faits
Eric Zemmour a affirmé sur BFMTV que la Chine et le Japon remplacent déjà les travailleurs immigrés par des robots, notamment dans l'aide aux personnes âgées. Les données disponibles montrent une réalité bien différente : la Chine n'a pas de politique d'immigration de travail dans ce secteur et mise sur la robotique pour pallier le vieillissement, tandis que le Japon recourt au contraire à l'immigration via des visas spécifiques.
Eric Zemmour a affirmé sur BFMTV que la Chine et le Japon remplaçaient déjà leurs travailleurs immigrés par des robots, notamment dans le secteur de l'aide à la personne et l'accompagnement des personnes âgées. Le président de Reconquête, qui venait d'annoncer sa candidature à l'élection présidentielle de 2027, a même répondu « oui » à la question de savoir s'il fallait un robot pour une personne âgée en Ehpad. Le lendemain, sur X, il a nuancé son propos en attribuant aux machines les tâches pénibles et aux aides-soignantes le côté humain, sans revenir sur ce qu'il appelle le « modèle chinois ».
Les faits contredisent cette affirmation. Ni la Chine ni le Japon ne remplacent leurs travailleurs immigrés par des robots dans le secteur des soins aux personnes âgées. En Chine, il n'existe pas de politique particulière favorisant l'immigration de travailleurs étrangers. Le pays délivre des visas de travail pour les « talents étrangers haut de gamme » et les « talents professionnels étrangers », mais le secteur du service à la personne n'est pas en demande de main-d'œuvre étrangère. Pour pallier le manque de main-d'œuvre, la Chine mise plutôt sur la réforme du système de résidence administrative, le hukou, qui favorise la migration interne.
Le Japon, de son côté, mise au contraire sur l'immigration en provenance de pays asiatiques pour tenter de combler le manque croissant de main-d'œuvre, notamment dans le secteur des soins aux personnes âgées, appelé Kaigo. La mise en place de visas de travailleur qualifié, les Specified Skilled Worker, vise à ouvrir le marché du travail japonais aux travailleurs de soins étrangers et à faire face à la grave pénurie de personnel soignant, selon un rapport de l'Economic Research Institute for ASEAN and East Asia. Ces deux pays ne comptent donc pas remplacer les immigrés par des robots, parce que leur nombre est négligeable chez les personnels soignants en Chine, et parce que le Japon est au contraire en demande.
Il est toutefois vrai que les robots, notamment humanoïdes, ont commencé à faire leur apparition dans les établissements pour personnes âgées chinois et japonais. Face au vieillissement de sa population et au manque de main-d'œuvre, la Chine entend développer les technologies et la robotique dans un plan gouvernemental dévoilé lundi. On y parle de robots développés spécifiquement pour les soins aux personnes âgées, avec des fonctions allant de la compagnie et de l'assistance à la mobilité à l'enregistrement de données de santé, notamment la tension artérielle et la glycémie. Pour les mêmes raisons, le gouvernement japonais soutient activement le recours aux technologies d'automatisation, de connectivité et d'intelligence artificielle dans le secteur médical et des soins à la personne, soulignait dès 2020 le ministère de l'Économie français dans un rapport. À l'époque, l'objectif affiché était de déployer à l'horizon 2030 quelque 8 000 robots de soin dans des domaines tels que l'autonomisation des personnes dépendantes, l'aide aux manipulations par les soignants ou l'aide aux soins d'hygiène.
Selon Julien Floch, associate partner et spécialiste de l'IA chez Wavestone, le déploiement des robots humanoïdes en Chine et au Japon dans le domaine du soin à la personne existe effectivement, mais on est très loin d'un passage à grande échelle. Pour lui, en l'état actuel de la technologie, laisser évoluer des robots humanoïdes dans des environnements tels que des hôpitaux ou des Ehpad est encore bien trop dangereux. Dans sa lettre de février 2022, le Centre d'études prospectives et d'informations internationales rappelle que plus de 60 % des aides à domicile et 40 % des agents hospitaliers d'Île-de-France sont des immigrés. Lors de la pandémie de Covid-19, plus de 10 % des personnes exerçant un métier jugé essentiel étaient des immigrés, et la plupart d'entre eux étaient aides à domicile, infirmiers hospitaliers ou aides-soignants.
Outre qu'il est moralement scandaleux de vouloir remplacer les immigrés par des robots, Julien Floch juge cela techniquement infaisable. Pour lui, un robot, c'est toute une chaîne qui comprend le hardware, les puces et les modèles d'IA pour le faire fonctionner. Et sur ces deux derniers points, la France est complètement dépendante des États-Unis et de la Chine. Déployer en masse des robots remplis de technologie étrangère poserait un gros problème de souveraineté, notamment en matière de données, poursuit-il. Et quant à fabriquer des robots humanoïdes performants entièrement made in France, c'est toute une économie qu'il faudra créer.




