L’afflux soudain de milliers de migrants dans l’enclave espagnole de Ceuta, la semaine dernière, a transformé une crise locale en querelle diplomatique au plus haut niveau européen. Les ministres de l’Intérieur des Vingt-Sept se sont retrouvés mardi 4 août en visioconférence d’urgence pour tenter de définir une position commune, alors que l’épisode a ravivé des fractures politiques et idéologiques profondes entre les membres de l’Union.

Selon les autorités espagnoles, environ 60 000 personnes, essentiellement des Marocains, ont pénétré dans cette ville autonome située sur le continent africain, à la frontière avec le Maroc. La plupart auraient depuis regagné leur pays, assure Madrid, qui déplore au moins 72 morts lors de cette tentative de passage. Le Maroc avance pour sa part un bilan de onze victimes, une divergence qui illustre à elle seule la sensibilité du dossier.

La diffusion d’images montrant des migrants franchissant à pied ou à la nage la frontière hispano-marocaine a provoqué une onde de choc politique. Deux camps se sont rapidement opposés. L’Espagne, dont le gouvernement socialiste défend une approche migratoire ouverte, est apparue isolée face aux capitales partisanes d’une ligne beaucoup plus ferme, comme l’Italie ou le Danemark. Dans plusieurs États membres, la pression exercée par les formations d’extrême droite sur les politiques migratoires a encore durci le débat.

L’Italie et le Danemark ont notamment dénoncé une « immigration incontrôlée », présentée comme une menace pour l’Europe, et ont réclamé l’exclusion de l’Espagne de l’espace Schengen. Cette demande, politiquement explosive, est juridiquement impossible au regard du droit européen. Elle a en outre suscité la colère de Madrid, d’autant que la ville autonome de Ceuta n’appartient pas, par dérogation, à cet espace de libre circulation.

Le chef du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, a riposté par une lettre adressée aux responsables des institutions européennes. Il y critique l’attitude « égoïste » de certains partenaires et demande la tenue d’une réunion d’urgence à 27. Quelques heures plus tard, 22 pays, emmenés par l’Italie, le Danemark, l’Allemagne et la Hongrie, ont lancé un appel en sens inverse, réclamant eux aussi une visioconférence mais pour maintenir une ligne de fermeté sur l’immigration. La France ne s’est pas associée à cette initiative, estimant qu’elle revenait à instrumentaliser la situation, tout en soulignant que la grande majorité des migrants avaient déjà été reconduits au Maroc.

La veille de la réunion, lors d’un échange entre ambassadeurs, l’Espagne a exprimé sa frustration face au « manque de solidarité » de certains États membres, selon une source diplomatique. En retour, plusieurs capitales se sont interrogées sur le signal envoyé par Madrid, jugeant que certaines mesures récentes avaient pu donner l’impression que « les portes étaient ouvertes ». L’atmosphère de la visioconférence risquait donc d’être pesante.

De son côté, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s’est félicitée de la tenue de cette rencontre et a plaidé pour une « réponse européenne commune » destinée à « renforcer les frontières ». Parmi les pistes évoquées figurent une surveillance accrue des frontières extérieures de l’Union et un recours plus important à des barrières physiques.

Le choix de Ceuta comme point de bascule n’est pas anodin. L’enclave, comme sa voisine Melilla, constitue l’une des rares frontières terrestres entre l’Europe et l’Afrique. La soudaineté et l’ampleur de l’arrivée de dizaines de milliers de personnes ont pris les autorités de court et mis en lumière les fragilités de la coopération européenne en matière migratoire.

Alors que la réunion s’ouvrait, l’enjeu dépassait la seule gestion de l’épisode à Ceuta. Il s’agissait de savoir si l’Union parviendrait à concilier des approches devenues difficilement compatibles, entre solidarité affichée par Madrid et exigence de fermeté portée par une large partie des capitales européennes.