L’Espagne soupçonne le Maroc d’avoir utilisé l’afflux massif de migrants à Ceuta comme moyen de pression politique. En vingt-quatre heures, environ 60 000 personnes sont entrées illégalement dans cette enclave espagnole frontalière du Maroc, un territoire d’environ 20 km² peuplé de quelque 85 000 habitants. Le président du gouvernement local a mesuré l’ampleur du choc: « Environ 60 000 personnes sont entrées dans notre ville, cela représente 70 % de la population de Ceuta. C’est comme si, en vingt-quatre heures, 34 millions de personnes entraient sur le territoire espagnol. Évidemment, c’est impossible d’absorber cette pression. »
La ruée a commencé mercredi depuis la ville marocaine de Fnideq, qui jouxte l’enclave. Les migrants, majoritairement de jeunes hommes et des adolescents marocains, ont franchi les hautes barrières de barbelés marquant la frontière ou les ont contournées par la mer. Certains savaient à peine nager et se sont jetés à l’eau avec des bouées, en pleine nuit. Au moins 34 migrants sont morts, dont 18 noyés pendant la tentative de passage. Vendredi matin, des milliers de personnes étaient encore rassemblées sur les plages, certains se réchauffant autour de feux, d’autres dormant, sous le regard de forces de l’ordre déployées en nombre.
Cette arrivée sans précédent a été déclenchée par des rumeurs d’ouverture de la frontière entre le Maroc et Ceuta, largement propagées sur les réseaux sociaux. Ceuta, située à la pointe nord du Maroc, au bord du détroit de Gibraltar, constitue l’une des deux frontières terrestres entre l’Afrique et l’Europe, avec l’autre enclave espagnole de Melilla.
Le gouvernement espagnol a réagi fermement. Le Premier ministre Pedro Sánchez a dénoncé « une attaque, une violation de l’intégrité territoriale de l’Espagne » et accusé des « mafias » d’être à l’origine de la rumeur d’ouverture de la frontière. Le ministère de l’Intérieur a annoncé l’envoi immédiat de plusieurs dizaines de gardes civils et de policiers, dont huit plongeurs, ainsi qu’un bateau et des drones. Selon le ministère, environ 25 000 migrants avaient déjà quitté l’enclave vendredi à la mi-journée.
La crise a rapidement pris une dimension diplomatique. L’Espagne, déjà critiquée par certains pays pour sa politique migratoire, fait face à des réactions européennes contrastées. Le chancelier allemand Friedrich Merz a demandé à Madrid « de ne pas laisser les migrants en situation irrégulière accéder au continent européen » et au Maroc de reprendre « immédiatement les migrants en situation irrégulière ». L’Italie a proposé de fermer l’espace Schengen à l’Espagne, une position soutenue par la Finlande et le Danemark. « Nous sommes prêts à agir », a écrit la cheffe du gouvernement italien, Giorgia Meloni, tandis que la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, a jugé « choquantes » les images en provenance de Ceuta.
Au-delà de la gestion immédiate, cette vague migratoire relance les interrogations sur les intentions de Rabat. Madrid soupçonne en effet le Maroc d’avoir voulu lui faire payer son rapprochement avec l’Algérie. Un soupçon qui pèse alors que des milliers de migrants se trouvent encore à Ceuta et que Madrid tente de rétablir l’ordre à sa frontière.



