Le nombre de victimes de l'afflux migratoire sans précédent vers l'enclave espagnole de Ceuta pourrait être nettement plus lourd que le bilan officiel annoncé par Rabat. Les autorités marocaines font état de onze morts, tandis que les chiffres avancés par l'Espagne et les organisations de défense des droits humains sont beaucoup plus élevés, alimentant la crainte d'un bilan humain dramatique.
Selon les autorités espagnoles, au moins 72 000 personnes ont franchi illégalement la frontière hispano-marocaine à pied ou à la nage jeudi et vendredi, et 70 000 sont reparties vers le Maroc. Au moins 83 personnes ont perdu la vie en tentant de rejoindre l'enclave, selon des bilans concordants cités par Madrid et plusieurs défenseurs des droits humains. L'ampleur exacte des disparitions reste toutefois difficile à établir.
Cette crise inédite a poussé les ministres de l'Intérieur de l'Union européenne à se réunir mardi en visioconférence pendant trois heures pour évoquer les conséquences de l'épisode migratoire. Des pays comme l'Italie et le Danemark ont réclamé l'exclusion de l'Espagne de l'espace Schengen, une option juridiquement impossible. La ville autonome de Ceuta n'appartient d'ailleurs pas, par dérogation, à cet espace de libre circulation.
La réunion a surtout mis en lumière les fragilités de la coopération européenne sur les questions migratoires. Vingt-deux États membres, emmenés par l'Italie, le Danemark, l'Allemagne et la Hongrie, ont signé une lettre appelant à défendre une ligne ferme sur l'immigration. Certains pays, dont l'Italie et la Hongrie, se sont démarqués par leur ton offensif, tandis que l'Espagne, cible de critiques, a reçu des marques de solidarité de ses partenaires.
Yves Pascouau, directeur général adjoint de l'association Forum réfugiés et ancien chercheur sur les migrations, doute que cette réunion apaise véritablement les tensions. « Cette séquence a beaucoup d'aspects inédits, la tension est montée très vite, très haut et très fort », explique-t-il. Les désaccords sont d'ordre politique et sont aussi alimentés par des enjeux de politique intérieure, avec une mobilisation de 22 États membres, y compris des pays que l'on n'imaginait pas dans une position de défiance vis-à-vis de l'Espagne.
Le spécialiste relève toutefois un signe positif: le compte rendu de la réunion apporte des condoléances aux personnes décédées, ce qui n'était pas le cas dans la lettre des 22. Il déplore néanmoins une approche « monolithique » qui réduit la politique migratoire au contrôle renforcé des frontières et au renvoi des personnes non autorisées à entrer sur le territoire.
Parmi les éléments nouveaux évoqués par les ministres figurent la mise en place de systèmes d'alerte précoce, grâce notamment au renseignement et à la surveillance des réseaux sociaux. M. Pascouau s'étonne, en revanche, que les États membres insistent sur la coopération avec les pays tiers pour créer des opportunités afin que les personnes restent dans leur pays d'origine, alors qu'il n'existe pas de véritables voies d'immigration légale, malgré des besoins de main-d'œuvre dans l'UE.
L'alliance de l'Allemagne, du Danemark ou de la Finlande avec l'Italie de Giorgia Meloni et la Hongrie s'explique, selon lui, par la sensibilité de la question migratoire dans ces pays, ou par sa politisation liée à la progression de l'extrême droite. « La question migratoire est devenue totalement abrasive avec la montée en puissance depuis quinze ans des formations politiques d'extrême droite », souligne-t-il.
L'Espagne est-elle devenue le bouc émissaire de l'Europe en raison de sa politique d'accueil plus favorable? Pour Yves Pascouau, « il y a un faisceau d'indices ». La lettre des 22 États membres constitue une attaque en règle de la politique migratoire espagnole, alors même que les ministres européens ont tenté d'afficher un front uni.
Le bilan humain de cette crise demeure incertain. Rabat et Madrid ne s'accordent pas sur le nombre de victimes, et les organisations humanitaires redoutent que le total ne s'alourdisse encore dans les prochains jours. L'épisode a en tout cas révélé l'urgence d'une refonte de la politique migratoire européenne, tiraillée entre fermeté affichée, solidarité de façade et réalité des routes migratoires.



